Les Défis Urbains du Post-Covid-19 en Afrique

Que signifie la pandémie du Covid-19 pour la région dont l’urbanisation est la plus rapide du monde, l’Afrique ?

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La pandémie du Covid-19 révèle l’interdépendance et la vulnérabilité de notre monde. Comme nous le savons, la dissémination du virus a eu deux causes principales : le transport aérien international et la proximité des interactions humaines (y compris dans les transports publics). Covid-19 est typiquement une maladie urbaine. Selon ONU-Habitat[i], environ 95% de la population mondiale diagnostiquée positive vit dans les zones urbaines, en particulier dans les grandes agglomérations. En outre, la Directrice d’ONU-Habitat, Maimunah Mohd Sharif, souligne que la pandémie “a mis en évidence certaines des inégalités fondamentales au cœur de nos villes”.

Qu’est-ce que cela signifie pour la région dont l’urbanisation est la plus rapide du monde, l’Afrique ? Le continent compte aujourd’hui 1,35 milliard d’habitants, dont seulement 43% vivent dans des agglomérations urbaines. L’ONU prévoit que ce nombre doublera au cours des 16 prochaines années, la population urbaine africaine atteignant 1 milliard d’ici 2036[ii]. À l’heure actuelle, plus de la moitié de ces citadins (environ 300 millions) vivent dans des bidonvilles caractérisés par la promiscuité physique, le manque de services de base et des logements précaires.

Les gouvernements et les citoyens africains sont aujourd’hui confrontés aux risques posés par la pandémie, notamment dans les quartiers spontanés, foyers potentiels de transmission, ainsi qu’à ses conséquences telles que la réduction des opportunités d’emploi et les pénuries alimentaires. Cet article propose des approches pour fournir des logements, faciliter les déplacements, revitaliser l’économie et nourrir les pauvres des villes africaines pendant et après le Covid-19.

Densité urbaine et distanciation physique

La densité de l’habitat est une caractéristique de l’urbanisation. Une densité et une compacité adéquates constituent un engagement des États membres de l’ONU (adopté lors de la Conférence Habitat III en octobre 2016), car une densité plus élevée minimise le coût des infrastructures urbaines et freine l’étalement urbain. Malgré le surpeuplement des habitations, nombre de bidonvilles ont une densité relativement faible par rapport aux immeubles de grande hauteur qui peuvent permettre une densité sans promiscuité. Mais parce que la densification urbaine augmente le prix des logements et les risques pour la santé, un compromis acceptable doit être trouvé, en particulier à une époque où les maladies transmissibles augmentent.

La distanciation physique est particulièrement difficile à respecter dans les bidonvilles où les gens vivent et travaillent les uns auprès des autres et où la solidarité sociale nécessite de fréquentes interactions. Les mesures de confinement complet ne sont pas facilement applicables. Mais de nombreuses villes africaines ont mis en place des couvre-feux et imposent le port des masques et le lavage régulier des mains. Malgré de multiples contraintes et grâce à de vigoureuses campagnes de sensibilisation, dans la plupart des quartiers, les habitants s’efforcent de respecter les mesures de sécurité.

Que peuvent apprendre les urbanistes africains de la crise du Covid-19 ? La réponse n’est certainement pas d’éliminer simplement les bidonvilles (comme cela a été fait récemment dans le quartier de Kariobangi à Nairobi, où 5000 personnes ont été expulsées par la force). Réduire la promiscuité signifierait plutôt promouvoir des solutions de logement plus adéquates, des services plus efficaces, des rues plus larges et de plus vastes espaces publics. Cela nécessiterait des politiques urbaines proactives et des subventions publiques bien ciblées soutenant le type de projets lancés par plusieurs pays africains dans les années 80, axés sur les parcelles assainies et la réhabilitation des bidonvilles. Il est temps de revisiter et d’actualiser ces approches.

Les gouvernements africains devraient également encourager le développement de réseaux urbains plus équilibrés et de «méga-régions» combinant des villes de toutes tailles et des zones agricoles. Aujourd’hui, bien que seulement 14 % des citadins africains vivent dans des villes de plus de 5 millions d’habitants (contre 54 % dans des agglomérations de moins de 500 000 habitants)[iii], la plupart des investissements privés restent concentrés dans les plus grandes agglomérations. Davantage d’investissements publics (y compris dans des établissements de santé) et d’incitations fiscales pour attirer le secteur privé sont également nécessaires dans les villes secondaires, qui ont leur propre lot de bidonvilles.

Des transports publics à la mobilité douce

La pandémie a révélé à quel point les villes dépendent de travailleurs essentiels et à quel point ces travailleurs dépendent des transports publics (essentiellement des bus et des minibus en Afrique) pour accéder à leurs emplois. L’utilisation des transports publics présente malheureusement des risques de transmission élevés pour ces travailleurs.

La mobilité croissante (locale, nationale et internationale) est une caractéristique de la mondialisation depuis trois décennies. Est-il possible de revenir à un mode de développement économique plus local – et si oui, comment ? La révolution numérique en cours devrait permettre d’envisager et de promouvoir de nouvelles formes de  « mobilité douce ». Les gouvernements, les autorités locales et les entreprises pourraient réduire les distances entre les lieux de travail et les résidences, encourager le télétravail dans la mesure du possible et promouvoir fortement les déplacements à vélo et à pied. Des changements substantiels dans l’utilisation des terrains et les réglementations foncières permettraient de répartir les unités de travail plus près, voire au sein des zones résidentielles, de raccourcir les temps de trajet et de réduire les besoins de transports en commun.

Comme le font déjà certaines villes occidentales (comme Copenhague, Amsterdam, Londres ou Seattle), les villes africaines peuvent créer ou élargir les trottoirs pour piétons et les voies réservées aux deux-roues (vélos, vélos électriques, cyclomoteurs …), séparées de la circulation automobile. Des milliers de citoyens tunisiens ont manifesté récemment (avec leurs vélos) pour obtenir de telles installations. La crise actuelle offre une occasion en or de promouvoir ces moyens de transport autonomes, sains et non polluants. Espérons que ces mesures resteront en place et seront généralisées dans l’ère post-Covid-19.

Revitalisation économique et secteur informel

La division internationale du travail a conduit à la délocalisation des industries les plus productives en Asie et à la concentration de l’économie numérique dans quelques pôles de haute technologie, essentiellement aux États-Unis et en Chine. Mais la pandémie pousse les experts à envisager des réformes économiques qui consisteraient à relocaliser les industries, réduire les disparités territoriales et sociales et évoluer vers une forme plus équitable de «glocalisation». En Afrique, deux priorités supplémentaires ont émergé pour assurer la reprise économique : l’annulation ou l’allégement de la dette publique et le soutien à l’économie informelle qui est discuté ci-après.

L’Organisation Internationale du Travail estime que 71,9 % des emplois non agricoles en Afrique se trouvent dans le secteur informel (78,6 % pour les femmes, 67,7 % pour les hommes)[iv]. Ce secteur fournit des moyens de subsistance cruciaux aux plus vulnérables et même à la classe moyenne inférieure. Mais les personnes travaillant dans l’économie informelle manquent de protection sociale et de mécanismes de soutien si elles perdent leur emploi. Elles n’ont ni filet de sécurité ni revenus alternatifs. Elles n’ont souvent aucune épargne, ni réserves de nourriture. Actuellement, beaucoup d’entre elles ont besoin d’une aide publique, en espèces ou en nature, pour survivre. Selon une enquête menée dans cinq bidonvilles de Nairobi le 22 avril, 81 % des résidents avaient déjà subi une perte totale ou partielle de leurs revenus en raison du Covid-19[v]. Et même dans les bidonvilles, le loyer doit être payé à la fin du mois.

Dans l’après-Covid-19, les réponses politiques devraient se concentrer sur la libération du potentiel entrepreneurial du secteur informel et le renforcement de sa résilience. Cela vaut pour les secteurs productifs et commerciaux, des charpentiers aux vendeuses de rue, des tailleurs aux fabricants d’outillage. Au lieu d’être harcelés par les autorités et considérés comme des hors-la-loi, les travailleurs informels et les citadins pauvres devraient être reconnus par les décideurs comme essentiels à la survie et au fonctionnement quotidien des villes africaines.

Nourrir les pauvres des villes

À l’heure actuelle, la première priorité pour les citadins pauvres est de se procurer une alimentation abordable. L’Afrique est un importateur net de produits alimentaires (environ 80 milliards de dollars par an) et un exportateur de produits primaires tels que le thé, le coton, le cacao, le café et les fleurs. Les chaînes d’approvisionnement en aliments de base sont actuellement perturbées et l’accès à la nourriture est devenu plus compliqué. Selon la même enquête sur les bidonvilles de Nairobi, 70 % des résidents ont déclaré manger moins ou sauter des repas en raison de la pandémie, tandis que 78 % ont signalé une augmentation du coût de la nourriture. La question de savoir où acheter de la nourriture a également été soulevée.

Les marchés alimentaires informels sont essentiels pour nourrir les villes africaines. Les gouvernements devraient autoriser la tenue de marchés plus dispersés pendant la pandémie et appuyer l’organisation de ces marchés. En fait, les commerçants informels sont au cœur des systèmes alimentaires urbains, fournissant des revenus aux agriculteurs, des produits aux consommateurs pauvres et des ressources pour les services urbains essentiels. Les politiques des gouvernements africains après le Covid-19 devraient tenir compte de l’importance de ce commerce et ne pas le cantonner aux marges de l’économie.

En terme d’habitudes alimentaires, un défi majeur en Afrique (et en Asie) est de convaincre les gens de ne pas manger de viande de brousse (singes, pangolins, etc.) Cette viande est mise à disposition illégalement sur certains marchés informels. L’application plus rigoureuse de la règlementation et des contrôles devrait constituer une première étape. Il faudrait ensuite proposer des options d’alimentation alternatives et informer les consommateurs sur les risques et les avantages de chaque option. La FAO pourrait aider à organiser les campagnes d’information nécessaires.

Systèmes d’alerte précoce

Les villes sont vulnérables. Au cours des 15 dernières années, une variété de systèmes d’alerte précoce (SAP) ont été développés de par le monde. Ils visent à réduire les pertes économiques et à atténuer le nombre de blessés et de décès dûs à des catastrophes. Un SAP commence par la collecte de données et l’évaluation des risques, en fonction de dangers et vulnérabilités prédéfinis, suivies par la gestion des risques et l’alerte des communautés. Il doit être complété par la préparation et le test de plans d’intervention nationaux et locaux.

De nombreux SAP visent à accroître la résilience aux catastrophes naturelles et aux risques liés au climat[vi]. Mais les catastrophes ne sont pas seulement naturelles. Elles peuvent être d’origine humaine, par exemple technologiques (Bhopal en Inde, Seveso en Italie, Fukushima au Japon) ou sanitaires (comme c’est le cas aujourd’hui), ou émaner de pénuries alimentaires. Les SAP devraient également prendre en compte ces risques.

Des observatoires urbains devraient être créés, financés et dotés en personnel en Afrique comme dans d’autres parties du monde et être utilisés pour l’évaluation des risques et l’alerte précoce. L’absence d’alerte en temps opportun a été un frein majeur à la réponse au Covid-19 dans le monde entier.

Réponses africaines, aujourd’hui et demain

Les pays occidentaux n’étaient pas préparés à la pandémie, mal équipés et peu déterminés, certains dirigeants hésitant, cherchant des boucs émissaires, ne s’appuyant pas sur des preuves scientifiques, suggérant des remèdes absurdes. Ces pays pourraient non seulement soutenir le continent africain, mais ils devraient également apprendre de son expérience – car jusqu’à présent, les pays africains ont su résister au pire de la pandémie malgré l’extrême fragilité de leurs systèmes de santé.

L’Afrique innove chaque jour. Le Kenya a créé le premier système de transfert d’argent par téléphone mobile (M-Pesa) en 2007, un système très utile durant la pandémie. Depuis mars 2020, les entreprises privées et les micro-entrepreneurs ont produit des milliers de masques tandis que les pays riches attendaient les exportations chinoises. Des stations de lavage des mains ont été créées spontanément dans de nombreux bidonvilles[vii].

Quant aux gouvernements, ils ont pris des mesures pour renforcer leurs systèmes de santé publique. Certains pays ont organisé des transferts monétaires et des distributions de vivres pour venir en aide aux plus vulnérables, souvent avec le soutien du Programme alimentaire mondial. Idéalement, cela pourrait conduire à la mise en place de filets de sécurité durables et même à tenter des expériences de revenu universel de base.

La London School of Hygiene and Tropical Medicine a noté: « De toute évidence, les Africains ont réagi, les individus en prenant plus de précautions lorsqu’ils ont connu les dangers du Covid-19, les entreprises en modifiant leur fonctionnement et les décideurs en imposant des restrictions pour ralentir la propagation ». Mais la récente émergence de zones de virus à Kano, Mogadiscio et dans d’autres grandes villes africaines doit nous mettre en garde : la guerre est loin d’être terminée. Les pays africains doivent informer clairement et protéger les populations, en suivant les directives de l’Organisation mondiale de la santé : tester, tracer, isoler et traiter.

Conclusion

Je suis convaincu que le Covid-19 ne changera pas la façon dont les gens voient les villes. Même si certains journalistes continuent à évoquer les risques et les dangers de la croissance urbaine, les articles alarmants seront ignorés par la plupart des habitants qui savent très bien, en particulier en Afrique, que les villes sont avant tout synonymes de possibilités d’emploi, d’interactions sociales, d’éducation et de développement culturel.

Dans l’histoire, les villes stagnent principalement pour des raisons économiques, rarement pour des raisons environnementales (comme le manque d’eau). Par exemple, certaines villes minières meurent lorsque les mines environnantes sont épuisées et des villes industrielles pourraient suivre la même voie. Mais les villes n’ont jamais disparu pour des raisons sanitaires. C’est pourquoi l’ONU devrait fournir des lignes directrices détaillées pour la promotion de villes plus sûres et plus saines dans le cadre du paradigme de développement des « villes durables ». ONU-Habitat et l’OMS ont déjà produit un document de référence dans ce sens[viii].

La ville de New York, capitale du monde a sans surprise été l’agglomération la plus touchée par le Covid-19. Mais elle survivra et rebondira. De leur côté, les gouvernements africains devraient revoir leurs politiques urbaines sur la base des enseignements tirés de la pandémie du Covid-19, pour d’une part rendre les villes plus résilientes et d’autre part lutter contre les omniprésentes inégalités sociales et spatiales et les réduire[ix]. Une tâche énorme, mais motivante.

 

Daniel Biau est ingénieur civil, urbaniste et sociologue. Né en France, il vit à Nairobi, au Kenya, depuis 1988. Il a travaillé pendant 23 ans pour les Nations Unies, notamment en tant que Directeur exécutif adjoint d’ONU-Habitat. Il est aujourd’hui consultant international spécialisé dans les politiques du logement et du développement urbain.

[i] Voir www.unhabitat.org

[ii] Toutes les statistiques sur l’urbanisation sont disponibles sur « World Urbanization Prospects: The 2018 Revision », Division de la Population, UN-DESA, 2018

[iii] « World Urbanization Prospects: The 2018 Revision », Division de la Population, UN-DESA, 2018

[iv] « Femmes et Hommes dans l’Economie Informelle: un Panorama Statistique », OIT, 2020

[v] « Covid-19 Stratégies de Déconfinement pour l’Afrique », UN-CEA, Mai 2020

[vi] « Les Systèmes d’Alerte Précoce Multidangers – Liste de Contrôle », OMM, 2018

[vii] Sur l’eau et l’hygiène voir « WASH : Interventions d’urgence pour lutter contre la Covid-19 », UNICEF, Avril 2020

[viii] Voir « Integrating Health in Urban and Territorial Planning: A Sourcebook », ONU-Habitat et OMS, 2020

[ix] Voir « How to Formulate a National Urban Policy, A Practical Guide », ONU-Habitat, 2019

 

The views and opinions expressed in this publication are solely those of the author. They do not purport to reflect the opinions or views of COVID-19 Africa Watch or any affiliated organization.

 


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